dimanche 30 novembre 2014

« Les artistes contre les zoos humains… en 1931 »

La contre-exposition des surréalistes ou la remise en cause du colonialisme



En 1929, Georges Hardy, ancien directeur de l’Enseignement au Maroc, publie un ouvrage intitulé Nos grands problèmes coloniaux dans lequel il explique qu’«un peu partout de grands mouvements qui agitent le monde menacent de faire vibrer les populations coloniales ».

Observateur lucide, il a conscience de la montée des revendications des mouvements nationalistes africains et asiatiques ainsi que de l’action de l’Internationale communiste. Cette dernière sait mener de violentes campagnes « anti-impérialistes ». Ainsi, lors de la révolte rifaine d’Abd el-Krim entre 1925 et 1926, les communistes français organisent des grèves, des manifestations et des meetings pour « l’évacuation du Maroc et de toutes les colonies ». En 1927, Albert Einstein fonde à Bruxelles la Ligue contre l’oppression coloniale et l’impérialisme rassemblant des intellectuels, des associations et des syndicats. Tandis que l’Indochine connaît ses premiers soulèvements et que Vincennes s’apprête à recevoir l’Exposition, la volonté d’organiser une contre-exposition se dessine parmi les opposants dont le syndicaliste Louis Paul qui n’hésite pas à rédiger un « « petit reportage anti-colonialiste sur la foire coloniale de Vincennes.

Les surréalistes ne restent pas à l’écart du mouvement. Dans leur revue le le Surréalisme au service de la Révolution, qui paraît à partir de juillet 1930, ils prennent position contre le colonialisme. À quelques jours de l’ouverture de Vincennes, ils publient un premier tract titrant « Ne visitez pas l’Exposition Coloniale ». Il s’agit, pour les douze signataires, d’alerter l’opinion publique sur cette manifestation. Ils n’admettent pas la propagande officielle vantant les plaisirs et les bénéfices de la vie aux colonies et dénoncent ce « Luna-Park » où s’agitent des figurants de couleur.

Lorsque, le 27 juin, un incendie ravage le pavillon des Indes néerlandaises, les surréalistes réagissent par un second tract, Premier bilan de l’Exposition Coloniale. Passionnés d’objets d’art primitifs, ils en déplorent la destruction et voient dans cet accident un « « acte manqué» du capitalisme : « ainsi se complète l’œuvre colonisatrice commencée par le massacre, continué par les conversions, le travail forcé et les maladies ». Très vite, un troisième tract suit ; mais, pour Louis Aragon, Paul Eluard et les autres, la dénonciation politique ne suffit pas.


Le 19 septembre, une contre-exposition ouvre ses portes au public. Louis Aragon se souvient : « « j’avais réussi à m’entendre avec la CGTU pour organiser une Exposition Anticoloniale dans un bâtiment qui se trouvait sur un terrain appartenant à cette organisation, au bas de ce qui avait été la rue Priestley, là où se trouve actuellement le siège du Comité central du P.C, place Fabien».

L’exposition comprend trois sections. La première offre une rétrospective de la colonisation. On y montre les crimes des conquêtes coloniales. On y parle des troupes coloniales mortes durant la guerre de 1914. On se sert des témoignages d’Albert Londres et d’André Gide sur le travail forcé. On évoque la crise économique mondiale et les colonies. Enfin, on présente les mouvements nationalistes s’apposant au colonialisme. La seconde salle est entièrement consacrée à l’URSS. il s’agit, selon les organisateurs, «d’opposer au colonialisme impérialiste l’exemple de la politique des nationalités appliquées par les Soviets». La visite se termine par une présentation des problèmes culturels soulevés par le colonialisme. On y expose des objets issus de l’art nègre, océanien et peau-rouge tout en s’attaquant aux missions religieuses et en adoptant des positions anticléricales.

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La Vérité sur les Colonies ne désemplit pas selon l’auteur de Persécuté persécuteur. En fait, restée ouverte jusqu’en 1932, la contre-exposition n’atteint pas le succès escompté par ses organisateurs mais marque avec force la réalité d’une opposition au colonialisme qui vit alors son apogée mais aussi ses premières grandes remises en cause. « Il pleut sur l’Exposition coloniale » comme le décline poétiquement Louis Aragon dans Mars à Vincennes.

Source: Archives départementales du Val de Marne.
http://archives.cg94.fr/virtuelles/colonies/contre_exposition_2.html




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